Commentaire de texte :
Texte
p. 27 « la reconnaissance de l’œuvre d’art », éd. Nathan technique.
Il y a dans l’art un mystère,
celui de sa création bien sûr, mais aussi celui de sa réception. L’œuvre du
sculpteur Brancusi est au cœur de ce débat, qu’est-ce qui fait qu’un objet
puisse être qualifié d’œuvre d’art. Encore plus lorsque celui-ci ne se
distingue pas d’abord d’une barre de laiton, c’est-à-dire d’une matière
première pour la grande industrie. C’est ainsi que les douanes américaines
demandent en effet les droits de douane sur cet objet qui ne serait qu’un objet
ordinaire et donc non exempt des taxes comme le sont les œuvres d’arts. C’est donc
la justice qui devra trancher le litige. L’enjeu du procès étant, bien au-delà
de l’argent demandé par la douane, celui de l’avenir de l’art. Les minutes du
procès permettent de pénétrer l’argumentation qui doit emporter l’adhésion des
juges. Comment prouver l’art ? Peut-on convoquer des preuves pour
argumenter ? La question de la preuve en justice vient rencontrer ici
celle du goût.
-
L’œuvre flatte mon sens de la beauté : elle est
donc capable d’engager un transport esthétique. Sa forme, sa position dans
l’espace engage le jugement de goût.
-
Procure un sentiment de plaisir : il ne s’agit pas
ici seulement du goût des sens mais de l’harmonieuse proportion de sa forme. Le
plaisir peut donc être intellectuel, il est une réjouissance qui flatte aussi
l’esprit.
-
Œuvre d’un sculpteur : ici la paternité de l’œuvre
est à liée directement à une création artistique car elle est le fait d’un
homme qui a pour métier la libre création des formes.
-
Elle possède un grand nombre de qualités : ici
nous percevons nettement que l’objet recèle un nombre suffisant d’éléments pour
qu’une argumentation esthétique puisse s’en saisir.
-
Elle constitue en soi un bel objet : elle est sa
propre fin, elle est en soi, elle est aussi désintéressée, elle n’est pas utile
à quelque chose mais participe d’une libre contemplation. Nous sommes ici du
côté de la beauté libre et non pas du côté de la beauté adhérente dans les
cadres de la pensée kantienne.
-
« Pour moi c’est une œuvre d’art » : ici
le jugement esthétique est bien personnel et semble ainsi perdre de sa valeur
universelle, en même temps le passage au je suis ici un moyen pour affirmer que
si cela est vrai pour un cela peut être vrai pour tous. Ce sont les conditions
de la réception de l’œuvre qui sont analysées ici, la subjectivité peut bien se
saisir de l’affaire de l’art lorsque précisément c’est le sujet contemporain
qui est en train d’advenir. Ainsi ce n’est plus l’apanage d’un groupe ou d’une
école de pouvoir énoncer ce qui est à droit à l’appellation de beauté,
désormais chacun peut aussi proposer un jugement esthétique. Ce mouvement est
aussi celui de l’art abstrait, de l’art conceptuel, de l’hyper-réalisme…
Mais alors n’importe quel objet
peut-être, dans des conditions déterminées, une œuvre d’art. C’est la question
que pose maître Higginbotham. Mais dans la description qu’il fait de la barre
en laiton il est déjà en train de répondre à sa propre question. Car en effet
si la barre est polie à la perfection, incurvée symétriquement,
harmonieusement, nous sommes bien dans le registre de l’art. Il faut rappeler
que ce procès intervient au début du 20e siècle, l’évidence d’un art
non imitatif peine encore à apparaître aux yeux du public et parfois même au
sein de l’institution artistique. Mais se pose la question de la création,
comment ne pas glisser de l’artiste à l’artisan, de l’artiste à
l’ouvrier ? Ce qui distinguerait les deux c’est la capacité de conception
dont est privé l’ouvrier, lui n’étant
que dans l’exécution. Mais si l’ouvrier parvenait à quitter la simple exécution
au profit d’une pensée préalable de l’objet, d’une projection vers une finalité
future de l’objet alors son statut se modifierait en même temps que sa
fonction. Il y a ici la mise en avant de l’invention comme moteur de la
création et comme caractéristique propre de l’art. C’est ce que comprend le
juge qui pose alors que dans des conditions de production libérée des
contraintes du travail l’ouvrier deviendrait alors un artiste. « La
fonction fait l’organe », c’est autrement dit le fait de pratiquer une
activité qui permet aussi de comprendre le résultat final de l’œuvre. On voit
que si le refus d’accorder un statut à une œuvre est posé il faut en passer par
des détours afin de parvenir à l’accord. Ainsi prendre acte du statut social de
l’artiste et de ce qui lui est communément attribuer pour produire l’œuvre
d’art. De même le plaisir, l’émoi, apporter par l’objet est le gage d’une
situation artistique. L’œuvre enfin qui peut porter avec elle l’acquiescement
d’un certain nombre de personnes et dès lors de toutes C’est aussi toute la
problématique du design qui se fait jour dans le texte et dans le siècle. Le
juge perçoit ce qui fait la spécificité de l’art à travers une entreprise
personnelle de création liée à une volonté particulière capable de saisir ce
que doit être devenir une forme pour devenir une œuvre d’art. La beauté libre
est libérée des contraintes ordinaires de la production et du travail. C’est
une libre production intentionnée par un homme qui a la projection claire d’une
fin accomplie. Il ne faut pas lire dans le texte une position méprisante
vis-à-vis de l’ouvrier, mais une distinction dans l’activité. C’est l’activité
qui donne statut, il y a glissement de qualification, il y a ici une
métamorphose possible à travers la modification de la conception du travail
Ce qui est important ici c’est de
comprendre le discours permettant d’argumenter sur ce qu’est le beau. Les
arguments utilisés représentent la totalité de l’éventail argumentatif sur le
beau. La reconnaissance doit être spontanée, sinon il faut poser l’unicité de
l’œuvre, son caractère autonome, la façon de le produire, la projection d’une
fin déposée d’abord par la volonté de l’artiste.
On comprend que l’artiste jouit
d’une place particulière dans la création qui s’apparente à celle du génie,
capable de plier la forme à sa volonté, à ses désirs. Il y a présence d’une
technique, mais jamais celle-ci ne prend le devant de la scène, l’artiste gomme
le travail lui-même pour ne plus livrer qu’une pure contemplation.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire